samedi 15 octobre 2011

Dur labeur

En plus de me faire découvrir mondes et merveilles, chacun de mes voyages m’a révélé quelque chose sur moi-même ou sur la vie que je désirais mener. Derrière l’orgie d’odeurs, de découvertes et d’aventures, une vérité se dévoile et ouvre de nouvelles fenêtres à la connaissance de ce que je suis et/ou de ce que je veux être. En résulte toujours un sentiment assez grisant d’avoir  le contrôle sur la vie que je désire mener.
Ces dernières semaines, je me trouve plongée dans plusieurs projets professionnels qui accaparent mon esprit à tous les instants. Cette situation me rappelle ce que j’ai vécu en 2004, lors d’un voyage au Moyen-Orient qui m’a fait le plus grand bien pour plusieurs raisons, mais qui m’a surtout permet de remettre en perspective l’importance du travail que je fais.
Je terminais alors un contrat et travaillais sur un dossier d’envergure internationale, qui avait culminé sur une reconnaissance mondiale exceptionnelle pour le projet en question. Vu de l’intérieur, j’avais la certitude que tout le monde suivait l’aventure avec passion. La couverture médiatique importante ne faisait que rajouter à cette impression. À la fin de l’aventure, j’avais décidé de partir pour un voyage de six semaines en Syrie, Jordanie et Égypte, avec un vol pour Istanbul. J’étais seule pour les trois premières semaines (Syrie et Jordanie), mon amoureux venant me rejoindre en Égypte. Dans ces circonstances, je me trouvais particulièrement ouverte aux  rencontres de passage que tout bon backpacker fait au fil de son voyage. Inévitablement dans mes échanges avec ces voyageurs survenait la question de notre travail. Il faut dire que d’habitude, chez les backpackers, le travail est plutôt vu comme un moyen, pas une fin (la fin étant de voyager). On discute donc géographie, politique, aventure, on échange des infos, on partage nos découvertes, nos impressions, nos lectures. Le travail n’entre pas souvent dans l’équation, en tout cas pas au premier abord.
Mais là, après une telle aventure professionnelle, j’attendais toujours avec une certaine frénésie la question : What do you do for a living?, histoire de péter plus haut que le trou et de pouvoir répondre, d’un ton faussement détaché : Je fais ceci. Justement, j’ai travaillé sur tel projet, peut-être avez-vous entendu parler de X? De mon point de vue, PERSONNE sur la planète n’avait pu passer à côté! Observant du coin de l’œil mon petit effet, la réponse se faisait, invariable, peu importe mon interlocuteur : No, sorry, didn’t heard of it. Les premières fois, je me disais que c’était l’effet du hasard, que je tombais sur des gens peu familiers avec mon domaine. Mais non, ce fut ainsi tout le long du voyage, enfin, jusqu’à ce que je me tanne et répondre laconiquement à la question de mon emploi.
Au début, j’avais cette drôle d’impression d’avoir travaillé si fort pour un projet qui n’était finalement pas aussi important que promis. Comme si tous ces efforts s’avéraient, au final, dérisoires et que cela dévaluait toute l’opération. Et au fur et à mesure que j’avançais dans mon périple, et que je recevais cette réponse (Didn’t heard of it) il s’est produit deux choses. La première, c’est que cette réponse libératrice me coupait complètement de mon travail, me procurant ainsi de véritables vacances. Là où j’étais, mon gagne-pain ne disait rien à personne, les «célébrités» avec qui je travaillais étaient inconnues de tous, c’était follement libérateur.
Ce sentiment entraîna une deuxième constatation : notre emploi, sans vouloir dénigrer son importance, n’est pas tout et, aux yeux de bien du monde, peut sembler carrément futile. Il faut savoir jauger justement la place qu’il occupe dans nos vies et dans la vie. Il y a une scène assez triste dans le film About Schmidt d’Alexander Payne, où le personnage principal, incarné par Jack Nicholson voit le fruit de toute sa vie de dur labeur (pour une compagnie d’assurances) dans des cartons sur le bord de la rue, ses dossiers prêts pour le recyclage. Il faut garder une certaine lucidité par rapport à notre travail, à la position centrale qu’il doit occuper dans nos vies. Le voyage m’aide toujours à remettre les choses en perspective. C’est l’occasion de me remettre les idées à la bonne place, de me rappeler la juste place que j’occupe dans la marche de monde : essentielle et insignifiante à la fois. Il en est de même pour mon travail à l’échelle de ma vie.  À chaque fois, c’est une belle leçon d’humilité, mais également d’orgueil. Deux mois et demi avant le départ et après deux ans sans réelles vacances : j’ai besoin d’abord de me détacher complètement de mon quotidien et de ma job et ensuite de me faire rappeler que le travail, ce n’est pas tout dans la vie!

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